Chère Aurélie,

Vous ne m’en voudrez pas de vous appeler par votre petit nom, après tout je ne suis qu’un auteur de BD et rien ne peut être trop sérieux dans ce domaine, surtout pas les petites mains. J’ai lu votre interview sur actuaBD à propos de votre venue au FIBD. Je n’en attendais pas grand chose, pour un paquet de raisons, mais tout de même ça reste coincé et je ne peux pas rester sans réagir.

Je ne m’étendrai pas sur les poncifs que vous alignez à propos de notre medium, la BD-c’est-rigolo-et-ça-fait-lire-les-enfants-mais-surtout-les-garçons, même si c’est tout de même assez alarmant de la part d’une ministre de la culture. Je m’attarderai, en revanche, sur l’effroyable vide concernant la situation des auteurs. Une seule de vos réponses s’y réfère :

 Non, on ne m’a pas parlé de “crise de la BD”. Par rapport à l’ensemble de l’industrie du livre, c’est même un secteur qui se porte bien, il y a encore eu une légère progression l’année dernière. C’est vrai qu’il y a beaucoup d’œuvres, près de 5500 œuvres nouvelles, mais je trouve cela extrêmement positif, moi. L’essentiel est que la diversité du marché éditorial soit conservée, que les jeunes et les nouveaux talents puissent émerger et que chacun y trouve sa place. Apparemment, c’est le cas. Et puis le virage numérique a été pris assez tôt par l’univers de la bande dessinée , je pense que c’est un atout aujourd’hui.

Ce dont on me parle, ce sont plutôt les questions qui se posent à l’ensemble des auteurs : le contrat d’édition, notamment à l’ère du numérique, chose dont les discussions sont en cours. Je suis content d’avoir rencontré Vincent Montagne [Président du Syndicat National de l’Édition mais aussi de l’éditeur de bande dessinée Média-Participations. NDLR] aujourd’hui. J’espère que nous allons aboutir à un accord.

Les bras m’en tombent. Entendons nous bien : le seul secteur qui se porte bien dans la BD, ce sont éditeurs mainstream(*), et au prix de contrats absolument scandaleux imposés aux auteurs. La si merveilleuse diversité de l’édition BD ne tient que parce que beaucoup -pour ne pas dire la majorité- d’éditeurs indépendants et d’auteurs (chez des éditeurs indépendants ou non pour ces derniers) se contentent d’une misère pour vivre, parce qu’ils aiment leur métier, parce qu’ils n’ont pas le choix. Quand je vous dis une misère, il faut comprendre que peu atteignent un SMIC, et que la norme se situe plus du côté du RSA, et les plus chanceux vivent avec un ou une conjoint(e) salarié(e). La plupart de mes amis auteurs sont dans la panade, la vraie panade, au point que j’estime ne pas avoir à me plaindre avec mes 750€ de revenus mensuels. Un auteur -doit-on le rappeler ?-  n’a ni salaire, ni chômage, une retraite minuscule, paye une retraite complémentaire obligatoire,  paye sa mutuelle lui même, n’a pas de congés payés, et par dessus tout est à la merci de ses employeurs ou éditeurs. Ce statut (non-statut, plus précisément) est extrêmement précaire, l’auteur est malléable à souhait, il a cette flexibilité tant rêvée par le patronat.
Nous avons vécu, mon compagnon et moi, plusieurs années sur mon unique revenu. Si j’estime aujourd’hui que notre situation est moins pénible, c’est uniquement parce que mon compagnon a trouvé un emploi. Mais très précaire. Voilà de quoi on se contente quand on est dans ces situations : être contents de payer son loyer sans trop s’arracher les cheveux pour les factures qui suivent.

Ce que ça engendre, concrètement, c’est une vie de misère, une vie au jour le jour, et tout est très compliqué : louer un appartement, se chauffer, se nourrir. Je ne parle même pas de l’incidence très concrète sur la production des auteurs, acculés à trouver de l’argent dans l’urgence dès le 10 du mois : il met bien souvent de côté ses envies les plus audacieuses pour faire de l’alimentaire. Et là encore c’est trop espérer de nos employeurs, notre si joli métier (gribouiller après s’être levé tardivement et déjeuner de chocapic, j’imagine) peut bien supporter toutes les humiliations : travail urgent fait dans la nuit payé des mois en retard quand il est effectivement payé, le mépris non dissimulé de la part de nos clients, disparition de la pige au profit de la facture et j’en passe et des meilleures. Nous n’avons aucune espèce de parachute. La vie d’artiste-auteur c’est comme faire du vélo : si nous nous arrêtons de pédaler, nous tombons. Et la chute est mortelle.

Le plus grave dans tout ça, c’est de dire que vous avez rencontré le SNE pour discuter des conditions contractuelles des auteurs. Imaginez vous aller dire à un salarié de PSA Peugeot : “pas de souci on s’occupe de vous, on est allés discuter avec le MEDEF“. Le cynisme, ou l’ignorance, vis à vis de de la situation des auteurs -exactement comme celle des ouvriers- est sans limite, tous les jours nous devons faire face à ce genre de chose, et c’est intolérable.

Savez-vous, chère Aurélie, que les auteurs présents à ce si merveilleux festival d’Angoulême prennent sur leur temps de travail ou de repos pour être là gracieusement ? Savez-vous que si ils continuent à s’y rendre malgré tout, c’est en grande partie parce que c’est un des rares moments où ils peuvent se voir parce qu’ils n’ont pas les moyens de se déplacer le reste de l’année ?
Savez-vous à quel point les auteurs essaient justement de construire des projets numériques en dehors des éditeurs parce que ces derniers n’y voient qu’une façon d’engraisser un peu plus sur le dos des auteurs ? Savez vous que le principal syndicat d’auteurs, le SNAC, a rompu les négociations avec le SNE justement sur cette question très sensible ?

Savez vous que si les auteurs ont le sourire à Angoulême c’est parce qu’ils sortent leurs problèmes de leurs têtes le temps d’un festival ?

Chère Aurélie, ne vous fiez pas au FIBD pour vous faire une idée de la vie d’auteur, les paillettes sont aveuglantes. Le FIBD est le plus grand mensonge qui soit sur ce qu’est la bande-dessinée, l’édition et ses auteurs.

La vie de bohème n’a de joli que son nom.

Tanxxx, artiste-auteur qui se paie le luxe de ne plus être au RSA.

(*) notez bien que finalement c’est assez cohérent, puisque vous parlez “d’industrie du livre”. Quel vilain mot.

[EDIT] D’autres auteurs ont réagi aux propos de Filippetti, Isabelle Bauthian, Sandro, mais aussi Maiana Bidegain,  réalisatrice du documentaire Sous les bulles, sur son FB. De nombreuses réactions amères aussi de la part d’auteurs sur twitter. Apparemment le relais de nos courriers, légitimement scandalisés, en a touché une sans faire bouger l’autre du côté du ministère, puisque le conseiller de notre ministre dit, propos relayé dans cet article :

Elle a été prise à partie sur Twitter, c’est là qu’elle y a répondu. Il y a un moment où il faut répondre calmement mais fermement à des blogs qui pratiquent la désinformation. D’autant plus lorsqu’ils sont repris ensuite par des sites sérieux comme Télérama ou Rue89″, explique le conseiller.”

ou encore :

Tous ces articles ont été écrits à partir de deux phrases, reprises et déformées par des auteurs partisans en colère.”

Je me réjouis de n’avoir à ce point aucun espèce de légitimité, tout comme mes camarades prolos du crayon, à parler de nos situations, vraiment c’est formidable. Madame notre ministre préfère chouiner sur le relais des journaux plutôt que parler du contenu de nos courriers, du fond du problème, balayant d’un revers de main nos témoignages, nous taxant de menteurs pratiquant la désinformation. De mémoire d’artiste-auteur qui en a pourtant entendu des vertes et des pas mûres, on n’avait jamais été aussi méprisant vis à vis de notre profession. Mais quoi d’étonnant pour des prolos de se faire mépriser par ceux qu’ils engraissent, l’ouvrier Mittal et l’ouvrier PSA Peugeot pourraient aussi en parler, de la fulgurante vivacité de leur secteur, n’est ce pas. Rien d’étonnant donc dans la réaction méprisante de notre ministre de tutelle, rien d’étonnant et c’est bien là le plus grave.

[RE-EDIT] pourquoi j’ai écrit à Filippetti :
je vois par ci par là des questionnements, pourquoi avoir écrit à Filippetti en réaction à ses propos relayés sur actuaBD ? Pourquoi donc se *plaindre* dans un courrier à une ministre ?
parce que :
1/ si j’ai choisi d’être artiste-auteur ça n’est certainement pas pour le payer le prix fort chaque jour : mépris, condescendance, vie de merde. J’aime mon métier et j’estime que je suis en droit, comme tout travailleur -et j’insiste sur ce point- d’avoir des conditions de vie décentes. Personne n’a à prouver qu’il est en droit d’obtenir de quoi vivre décemment, vivre ne se MÉRITE pas. Aimer son métier n’est pas un crime, et on ne doit pas être sanctionnés pour ça, et c’est pourtant ce qui se passe.
2/ je ne me plains pas, d’ailleurs dans ma lettre je dis que j’estime ne pas avoir à me plaindre en comparaison à beaucoup de mes camarades. Si rappeler la réalité des situations qu’on aimerait voir de l’autre côté mirobolantes c’est se plaindre, mes petits amis, je ne donne pas cher de vos prochaines revendications. Il ne s’agissait pas de demander quoique ce soit à une ministre (je m’en tamponne) mais de réagir à un tissu d’inepties et un mépris sans borne concernant les premiers acteurs de la BD : les auteurs. Je ne m’adressais pas d’ailleurs qu’à la ministre, mais à tous les connards qui nous renvoie chaque jour notre inutilité, nous demandent de crever en silence, comme on demande à tous les prolos de la terre de mourir de faim sans gémir, on nous demande d’être “décents” et j’en frémis d’horreur.
J’aurais tout lu, sur les coms des sites qui ont relayé nos lettres, mais ce qui m’a le plus mise en colère c’est de lire qu’il nous est vain de dire notre malaise, qu’on devrait se taire et chercher un autre travail. La violence de ces propos est énorme, leurs conséquences encore plus.
Comme d’habitude, je demande aux gens qui me disent que je devrais me contenter de ma vie de merde en restant silencieuse d’y penser à leur prochaine manif pour tenter de se faire entendre. Ce n’est pas en nous tapant dessus entre prolos que nos vies à tous s’amélioreront. Si tu cherches tu trouveras toujours quelque chose chez ton voisin que tu n’as pas, mais dis toi bien que c’est exactement pareil pour lui. L’ennemi c’est pas ton voisin, l’ennemi c’est celui qui veut qu’on le croit.